dimanche 11 décembre 2011

Comprendre le capitalisme chinois

Un chercheur chinois nommé Nan Lin publiait en 2010 un passionnant article intitulé: "Capitalism in China, A centrally managed Capitalism (CMC) and Its Future" dans la Management Organization Review dédiée au management en Chine.


Il montre en détail que le capitalisme d'Etat chinois joue un rôle essentiel dans tous les aspects de l'économie. Les entreprises d'Etat (EE) et affiliées sont en compétition avec les autres sur le marché et leurs élites bénéficient des mêmes gratifications que les autres capitalistes. Cependant ces cadres obéissent aux diktats de l'Etat plutôt qu'à ceux des comités de directions et des actionnaires. Le marché "libre" dit Nan Lin est asymétrique en faveur des EE qui ont toutes les facilités d'accès au crédit et aux ressources (ex: terre, matières premières, etc...) à la fois en Chine et à l'étranger.


Mais comment l'Etat contrôle-t-il et manage-t-il les top managers de ces entreprises, au-delà des habituels systèmes de rémunération à la performance?

Nan Lin analyse la structure d'incitative (et punitive) qui motive et pousse ces hauts dirigeants et leurs entreprises à répondre à ses attentes.



Récompense et Contrôle du Personnel




Le Département d'Organisation Central est l'un des bureaux les plus puissants du parti. Il recrute, nomme, évalue, promeut et destitue les centaines de cadres du Parti et du gouvernement au niveau central, régional et municipal, et détient un dossier sur chacune de ces personnes dans toutes les organisations de type: EE, mdédis, universités, institutions, fondations etc... Les entreprises ne font pas exception puisque dans chacune il y a un un secrétaire du Parti et un bureau du Parti. Chez Geely, le groupe privé qui a acquis Volvo, c'est le fondateur et PDG Li Shufu qui tient ce rôle lui-même.

Mobilité et incitations sont synchronisées dans les arènes politiques et économiques. On observe une grande mobilité du personnel qui fait des allers-retours de la hiérarchie politique vers les EE et affiliées.




Récompense et Contrôle des Organisations




Chaque EE et affiliée, chaque organisation, chaque unité de travail a un rang parallèle et similaire aux unités militaires. Par exemple, une université nationale de premier plan comme Qinghua Daxue porte le rang de "division" et une université local de "régiment". Dans une moindre mesure, les rangs s'appliquent aux entreprises en fonction de leur rayonnement et de leur taille. Les postes dans ces entreprises sont ssimilables à des grades, ce qui permet le transfert aisé du personnel à travers les organisations publiques. Par exemple les PDG des companies pétrolières, minières, métallurgiques et des banques (EE) font régulièrement l'objet de "rotations" y compris dans d'autres secteurs d'activités.

La performance individuelle (économique) est un critère de promotion dans la sphère politique, ce qui contribue à l'affermissement d'une technocratie.

Cette interpénétration du politique et de l'économie ne se limite pas aux entreprises publiques. Ainsi Niu Gensheng le patron de Mengniu (entreprise privée) impliqué dans un scandale de lait contaminé a été forcé de vendre 20% de ses parts à une EE qui a pris le contrôle de la principale filiale du groupe.


L'Etat-Parti maintient un fort contrôle sur les principales entreprises de la plupart des secteurs: automobile, télécommunications, transports, ainsi que sur les groupes affiliés aux gouvernements locaux par le capital, le personnel et autres relations.


Beaucoup des soit disant entreprises privées (qu'on appelle d'ailleurs pudiquement minying 民营 "populaire" plutôt que siying 私营 "privée", nuance subtile) telles que Huawei, Lenovo, Haier, Chery, tous élus champions nationaux (et fers de lance de la politique de conquête du marché mondial 走出中国 zouchu Zhongguo (sortir de Chine) sont en fait étroitement liées à des organismes publics (universités, académies or gouvernements locaux) garants de la cohérence de la politique industrielle chinoise. Par exemple, le principal actionnaire de Lenovo était l'académie des Sciences.




Contrôle du Capital et du Commerce




Toutes les banques sont publiques et sous le contrôle d'un Vice Premier au niveau du Conseil d'Etat. Elles sont le fer de lance de la politique industrielle et commerciale et ont largement contribué au plan de relance de 2008. Elles ont permis la vague d'acquisitions de groupes automobiles occidentaux également, en consentant des prêts sans intérêts.


Les flux de capitaux sont à double sens. L'Etat reçoit les dividendes de ses participations (en tant que propriétaire à 100% ou actionnaire) dans de nombreuses entreprises, qui représentent 26% de ses revenus.

Chaque fois que la Chine signe un accord commercial à l'étranger, elle s'engage inévitablement à fournir des infrastructures et à mettre en place des projets d'exploration de ressources naturelles. Ce sont toujours ses entreprises publiques ou affiliées qui bénéficient des budgets alloués.


L'aspect positif de ce capitalisme d'Etat est son efficacité dans le développement du pays, la face sombre, souligne Nan Lin, est la corruption qui accompagne nécessairement une telle imbrication du politique et de l'économique.


Il conclut en reprenant la notion deux fois millénaires évoquée par Deng Xiaoping en 1979: la modernisation de la Chine allait permettre d'atteindre Xiaokang 小康 la "petite prospérité".

Evoquée dans le Classique des Rites, cette société aurait succédée à la société idéale ou régnait Datong 大同 grande Harmonie. On peut considérer qu'aujourd'hui l'objectif de prospérité modeste a bien été atteint en Chine. Quand à l'Harmonie ...

lundi 21 novembre 2011

Réciprocité, un concept clé du management en Chine

Dans l'excellente Organization and Management Review consacrée au management chinois et dirigée par la brillante chercheuse sino-américaine Anne Tsui dont nous citons souvent les travaux, J. B. Wu et son équipe présentent leur enquête conernant l'influence de la notion de réciprocité sur la rétention des collaborateurs chinois.

C'est en effet une clé essentielle de compréhension de toute relation professionnelle. La réciprocité dans l'échange de face et de services qui permet l'existence d'un guanxi (relation de confiance, porte d'entrée, réseau...) se fonde sur la notion de "dette de face" qui est la forme d'engagement la plus implicante et remplace le contrat.
Les chercheurs de Wu se sont penchés sur les facteurs d'engagement d'un manager chinois à l'égard de son employeur. Ils ont considéré 4 éléments pour préparer leur questionnaire: empowerment psychologique, engagement affectif, intention de démissionner, confiance dans l'organisation.

L'enquête réalisée auprès de managers chinois inscrits à des programmes de MBA distingue ainsi 3 formes de réciprocité:


一般性互惠 Generalized Reciprocity (altruisme de l'entreprise sans contrepartie du collaborateur)
My organization would do something for me without any strings attached.
My organization takes care of me in ways that exceed my contribution to the organization.

平均互惠 Balanced Reciprocity (relation donnant-donnant)
It seems important to my company that my efforts are equivalent to what I receive from the company.
If I do my best and perform well, my organization will give me the opportunity for promotion.


消极的互惠 Negative Reciprocity (absence de contrepartie de l'entreprise)
My organization expects more from me than it gives me in return.
My organization only cares about its own benefits and never cares about my career or living.



Les résultats démontrent "scientifiquement" une réalité aisément observable mais qu'il est bon de rappeler:

Les entreprises ayant des politiques RH altruistes sans exiger de contrepartie (réciprocité généralisée) ne suscitent pas un sentiment "d'obligation" (morale) mais, pour autant, les employés n'expriment pas le désir de démissionner. En effet, ce type de politique est positivement associé avec la confiance en soi, l'engagement affectif et la confiance dans l'entreprise.

A l'inverse, les managers chinois interrogés n'éprouvent aucun sentiment d'engagement à l'égard d'une entreprise faisant preuve de negative reciprocity c'est à dire exigeante sur la performance mais négligente en terme de développement des personnes et des carrières.
Les chercheurs s'étonnent que les politiques RH "donnant-donnant" dites "balanced reciprocity" ne suscitent pas moins d'engagement que les politiques RH altruistes dites "generalized reciprocity".
Leur explication réside dans les "traditions chinoises": les Chinois interprètent la réciprocité équilibrée (balanced) comme une forme d'échange social qu'ils connaissent bien. Dans la société chinoise où la norme de dette financière et socio-émotionnelle est essentielle pour nourrir les relations (le guanxi) exiger le "remboursement" ou retour immédiat est non seulement approprié mais légitime en particulier lorsque l'organisation est à l'origine du process d'échange. Interprétant le donnant-donnant de la réciprocité équilibrée comme un signe de confiance et d'investissement dans les Ressources Humaines de l'entreprise, les employés chinois répondent positivement du fait de leur forte adhésion à la norme de réciprocité. Par contraste, les Occidentaux perçoivent la réciprocité équilibrée comme une transaction économique et ne s'attendent pas à recevoir un retour immédiat dans l'échange social.

Le fait que la réciprocité équilibrée et généralisée aient les mêmes effets soulève des implications pratiques sur le management dans les entreprises en Chine. La pertinence des politiques de rémunération à la performance (réciprocité équilibrée) ne fait plus question et leur coût est moindre (et plus quantifiable!) que celui de la réciprocité généralisée selon les auteurs. Elle stimule la confiance dans l'entreprise et la rétention.

Mais il faudrait ajouter aux conclusions de ce cette étude que si une politique de réciprocité équilibrée est essentielle, elle ne suffit pas à susciter un réel
engagement. Selon moi le lien entre un employé chinois et son entreprise est encore trop abstrait ce qui prive cette réciprocité de "sentiment". Si l'on remplace "entreprise par "manager", la démonstration ci-dessus prend toute sa force.

C'est avant tout la relation au manager qui se doit d'être réciproque. Toute la difficulté consiste à convaincre les managers chinois qu'ils ont quelque chose à gagner à développer leurs équipes.


lundi 7 novembre 2011

La double "absence" de patron et de relation de travail dans l'industrie du bâtiment chinoise

La revue Perspectives chinoises publie un travail de recherche sur le milieu des ouvriers du bâtiment et révèle un paradoxe: leur surexploitation est organisée par ... la loi elle-même énoncée par l'Etat central. Depuis 1984, les entreprises de construction n'ont plus le droit d'embaucher directement de la main-d'oeuvre mais doivent passer par des entrepreneurs qui eux-mêmes sous-traitent le recrutement des ouvriers à des fournisseurs locaux  dits 带工 daigong qui recrutent des travailleurs de leur famille ou de leur village.
Certes ces directives ont permis de rationaliser ces énormes entreprises d'Etat mais au détriment de la force de travail car elles organisent sa surexploitation. Plus de 40 millions travailleurs font partie de ce système pyramidal. "Dans la chaîne de production, les entrepreneurs principaux contrôlent la production des projets grâce à leur relation avec les promoteurs immobiliers et le gouvernement local, tandis que dans le même temps, ils externalisent leur travail à des entrepreneurs secondaires.[...] "Ils ne s'ennuient pas à se salir les mains. Ils nous transfèrent tous les risques. C'est nous qui devons faire face aux ouvriers lors des arriérés de salaires quand l'argent ne descend pas jusqu'à nous" dit Lao Fung, un entrepreneur de troisième rang. 
La relation capital-travail disparaît, la production est de petite échelle et organisée par de petites équipes qui ne savent pas qui est le patron car il n'existe pas de réel lien employeur-employé et personne n'est responsable.
Aucune de ces entreprises ne respecte la loi du travail de 2008 ce qui signifie: ni contrat, ni protection sociale, ni salaire. Le paiement global est censé avoir lieu en fin de chantier, et les retards sont chroniques pour ne pas dire inévitables. "Les ouvriers ont tendance à croire que leur sous-traitant, un parent ou un co-villageois, ne partira pas avec l'argent.[...] Cette confiance a été détruite toutefois lorsque dettes et arriérés de salaire sont devenus monnaie courante à la fin des années 1990."
Le seul recours est de 闹 nao (faire du bruit et déranger l'ordre) en prenant le risque de "détruire une relation, et déranger l'harmonie sociale en envoyant une pétition à l'administration ou en bloquant une autoroute, voire recourir à la violence car en l'absence de contrat de travail, la loi n'est pas du côté des ouvriers: "des bagarres, des blessures physiques, un comportement suicidaire, ou des tentatives d'endommager les bâtiments" tout juste construits.
Les ouvriers en appellent non pas à la Loi 违法 weifa, mais à 公道 gongdao, "la moralité qui dérive d'une loi fondamentale dans l'équité humaine". "Dans la société chinoise, la loi est une nouvelle croyance créée par l'Etat" qui n'a pas vraiment de sens pour les ouvriers, et n'est jamais de leur côté de toute façon...

Et l'article de conclure: "Dans leurs luttes, la situation "d'absence de patron" et par conséquence "d'absence de relation de travail" est moins un problème de droit qu'un question de classes éguisée par un discours légal."

Et comment résister à la tentation de faire un parallèle avec cet article du Figaro citant Jin Liqun, président de la China Investment Corporation (CIC), un fonds souverain chinois: "Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d'acquis sociaux.[...] Je pense que les lois sociales sont obsolètes. Elles conduisent à la paresse, à l'indolence, plutôt qu'à travailler dur. Le système d'incitation est complètement détraqué",  a jugé le financier chinois, interrogé par Al Jazeera sur la volonté de son pays d'aider l'Europe à sortir de la crise de la dette dont la Chine détiendrait déjà 550 milliards.

mercredi 2 novembre 2011

la piete filiale

L'agence de presse officielle Xinhua évoque, sur le mode du débat, une nouvelle un peu insolite au XXIe siècle:

"Le Comité spécial pour la piété filiale relevant de l'Association nationale de Chine pour les études éthiques a annoncé dimanche son intention de guider 1 million d'enfants âgés de 4 à 6 ans à mieux connaître la piété filiale, une valeur profondément ancrée dans la culture chinoise traditionnelle." Le contenu de ce programme de formation de 100 jours semble être d'inculquer aux petits Chinois du jardin d'enfant "la reconnaissance" et "le sentiment de responsabilité à l'égard des parents" au moyen d'histoires et de jeux.


La piété filiale par laquelle on traduit le caractère xiao 孝 est la base de la philosophie comportementale de KongZi dit Confucius, car elle est le modèle absolu de tous les comportements. Très explicite, ce caractère affirme une hiérarchie: le père 老 est au-dessus du fils 子. Et aussi l'idée d'un devoir absolu du fils qui est de porter son père quand celui-ci sera trop vieux pour subvenir à ses besoins.


La piété filiale est à la fois le sentiment respectueux et tendre pour ses parents et les sacrifices que l'on fait pour eux, mais aussi une vertu sociale et politique.


Le xiaojing 孝经, Classique de la piété filiale rédigé au IIIe siècle avant notre ère par le disciple ZengZi, que tout bon confucéen se devait d'étudier, s'ajoute aux 4 Livres et 5 Classiques sìshūwǔjīng 四书五经 indispensables à la carrière de tout fonctionnaire jusqu'en 1949.


On lit dans le xiaojing 孝经 : « Il existe trois mille crimes passibles de l'un ou l'autre des cinq genres de châtiments, et parmi ces crimes aucun n'est plus abominable que la désobéissance aux parents.»


Au fond pour les Chinois de l'ancien temps un manque de vertu n'a qu'une seule et même cause, le manque de xiao 孝.

Dans son "Moeurs curieuses des Chinois", publié en 1894, le sinologue Arthur Smith écrit: "Celui qui viole les droits de propriété de son prochain n'est déjà pas irréprochable dans sa conduite filiale. Un magistrat qui n'a pas le respect voulu pour la dignité de sa fonction manque également de piété filiale. Celui qui ne se montre pas loyal envers ses amis n'a pas de piété filiale. Celui qui est lâche dans la bataille manque de piété filiale. C'est ainsi que la doctrine de la conduite filiale envers les parents embrasse bien plus que de simples actes et qu'elle atteint jusqu'aux mobiles subconscients de l'être moral."


L'éduction chinoise opère donc un retour à la tradition millénaire, même si la piété filiale n'a jamais disparu en Chine, en dehors de la parenthèse de la Révolution Culturelle pendant laquelle les enfants étaient encouragés à se retourner violemment contre leurs aînés et professeurs.


Mais l'intention va plus loin que de rappeler aux enfants devenus adultes leur devoir d'entretenir financièrement leurs parents, obligation renforcée par l'abence d'Etat-Providence en Chine. Car KongZi fustigeait déjà cette vision étriquée qui consiste à croire que l'on est un bon fils si l'on se borne simplement à nourrir ses parents. Cela ne suffit pas! Ce n'est que le niveau 1 de la piété filiale. Le niveau 2 exige de réussir, de faire briller le nom de ses parents pour leur témoigner du respect, et donc leur donner de la face. Le niveau 3 est l'atteinte d'une perfection morale exemplaire.

Les Classiques chinois sont plein d'exemples de fils pieux qui se sacrifient ou commettent des délits voire des crimes pour complaire à leur parents. Parmi les critères de piété, citons: avoir une nombreuse progéniture mâle, dépenser beaucoup d'argents aux obsèques, porter le deuil longtemps (3 ans selon KongZi) ou encore explicitement préférer sa mère à sa femme et à ses propres enfants.

Selon A. Smith, cette doctrine "place la femme dans un état d'infériorité flagrante. Confucius n'a rien à dire sur les devoirs réciproques des époux. Le Christianisme demande à l'homme de quitter son père et sa mère pour s'attacher à sa femme. Le Confucianisme demande à l'homme de s'attacher à son père, à sa mère et d'imposer à son épouse la même obligation." Ah les belles-mères chinoises, c'est encore aujourd'hui un grand sujet de roman et de films!


L'enant unique n'a pas tellement changé ce fait, la piété filiale reste une clé de voûte de la société chinoise en tant que variation familiale de la gratitude obligtoire, ou dette de face.

« Les arbres sont plantés pour donner de l'ombre, les enfants sont élevés pour soutenir la vieillesse. [...] Chaque génération paie la dette de la génération précédente et, à son tour, elle demande à la suivante le paiement intégral", nous dit A. Smith, avec comme "conséquence la subordination, pendant leur vie entière, des jeunes aux gens âgés."


Aujourd'hui plus que jamais, la piété filiale est donc la condition d'une société harmonieuse, non-conflictuelle et donc de la stabilité du système. C'est là que cette nouvelle perd son côté anecdotique (sur la photo illustrant l'article on voit une toute petite fille aidant sa mère à se mettre du rouge à lèvres!) pour s'incrire dans un projet de bien plus grande ampleur....

mercredi 5 octobre 2011

Un grand guru américain du management en Chine

Il y a 15 jours lors de mon séjour à Shanghai je regardais CCTV2, chaîne chinoise nationale. L'invité du talk show était le fameux Jack Welch dit 杰克 plus de 75 ans mais encore très bon communicant, le charismatique ex-CEO de General Electric dont les best sellers sont traduits en Chine: "Winning", "On Leadership", "Straight from the Gut"....

Dans notre livre, nous évoquons une études démontrant que Jack Welch compte prmi les principales références de leadership non-chinoises des entrepreneurs chinois.

Un public de patrons chinois admiratifs (parmi lesquels j'ai crû reconnaître le CEO de TCL) lui posait des questions sur le management des entreprises.

Il leur a dit clairement: "pour mobiliser tous les membres de votre organisation dans le jeu (business is a game), il faut 2 choses: les faire participer à toutes les décisions et les encourager" qui était sous-titré 鼓励.
C'était vraiment savoureux car ce n'est évidemment pas ce qui se passe dans les entreprises chinoises, mais les patrons buvaient ses paroles.
Et pour conclure: " il faut qu'en allant au boulot le matin les collaborateur sachent exactement ce que leur patron pense d'eux et quel est leur avenir dans l'entreprise."


" un mentor qui n'est pas populaire pollue l'entreprise"

Acclamations. Applaudissements. Décidemment le management occidental est subversif mais un grand guru comme Jack Welch peut tout dire.


vendredi 15 juillet 2011

Manager comme Mao?

Le magazine ParisTech Review publie un bon article sur la référence à Mao dans le domaine du management: "Le petit livre rouge des entrepreneurs chinois". Interrogés sur leur modèle de dirigeant, ces derniers évoqueraient souvent le Grand Timonier.



Nous nous étions penchés, dans notre livre paru l'année dernière, sur la question des "modèles" de leadership des nouveaux managers chinois en mal d'un cadre de référence et d'outils théoriques permettant d'appréhender la réalité actuelle d'un développement capitaliste accéléré. L'antique Confucius est une référence très actuelle, notamment pour "l'harmonie corporate", Sun Zi est utilisé pour la stratégie marketing, quelques empereurs sont cités comme Qin Shi Huangdi (pour l'autorité centralisatrice) ou Qianlong, le Mao Zedong visionnaire mais réaliste de la Longue Marche et Deng Xiaoping pour le pragmatisme efficace.



La référence à Mao peut surprendre, c'est un paradoxe qui dépasse les traumatismes de la révolution culturelle, et illustre aussi le mélange du privé et du politique dans l'approche chinoise du leadership.


En effet, comme le dit l'article en question, invoquer Mao est peut-être avant tout un moyen de se légitimer, en dehors de tout lien concret avec une quelconque "pratique maoïste" du management... quoique la tendance au centralisme autoritaire et la culture du secret se retrouvent souvent dans le management chinois...


De même que les successul businessmen chinois sont invités à adhérer au PCC, les apprentis entrepreneurs peuvent prendre des cours de maoïsme dans des universités chinoises... dans lesquels on apprend par exemple que s'adapter au contexte (du marché) c'est faire comme Mao qui encercla les villes par les campagnes (adaptation du marxisme d'origine à une Chine agraire et non-industrialisée).


Si l'article définit la pensée Mao comme "une culture du changement", c'est que le maoïsme est lui-même très imprégnée du taoïsme comme le montre cet aphorisme célèbre: "Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d'où procèdent son mouvement et son développement". Ce qu'il apporte de nouveau, c'est la prime (volontariste et finalement violente) donnée au futur contre le passé et la tradition.


C'est dans le maoïsme aussi que puisent les discours chinois sur l'impérialisme des puissances technologiques qui empêcheraient le développement des pays émergents à coup de brevets. Dans cette guerre impitoyable, ces derniers n'auraient d'autre choix que de contrefaire les innovations des forts. Mao est le grand théoricien de la "guerre asymétrique".

On retrouve d'ailleurs dans le mythes d'origine de grands groupes comme Huawei ou Lenovo l'idée d'un combat inégal (le loup contre les éléphants...).



Il y a aussi, à mon sens, dans les slogans (et banderoles affichées dans les entreprises) rappelant l'époque maoïste, un impératif de rassemblement derrière un chef. Car Mao est avant tout celui qui a rétabli l'unité de la Chine déliquescente et lui a rendu sa fierté nationale.


Les grands patrons chinois utilisent constamment cet imaginaire car dans leur esprit, la réussite actuelle de la Chine tient à sa capacité à se mobiliser dans un objectif unique: le développement économique, avec cette idée que l'autorité incontestée, la discipline sont la clé de l'efficacité...


Et si l'Occident est en déclin c'est, selon beaucoup de Chinois y compris les plus occidentalisés, parce qu'il tolère, en politique comme dans la gestion des entreprises, une dose de "laxisme", d'individualisme contestataire et d'impunité... dont les patrons chinois ont vraiment du mal à concevoir qu'ils puissent produire de l'innovation et de la performance. Et pourtant...

mercredi 6 juillet 2011

TGV et créativité chinoise

Au moment où la Chine produit ses premiers Trains à Grande Vitesse, le souci de d'autojustification du Bureau de Transport du Ministère est tout à fait révélateur. Dans l'article de la semaine dernière relatant une conférence de presse dans laquelle CSR Qingdao annonce la naissance du CRH380A, le TGV chinois roulant à 380 km sur la ligne Beijing Shanghai, le plus important est ce qui reste non-dit: la question de l'origine des technologies employées...

Ainsi nous informe-t-on que les conseillers juridiques General Electric, après enquête, n'ont pas revendiqué la paternité du savoir-faire.
En 2004, CSR a conclu un partenariat avec Kawasaki Heavy Industries pour produire un train roulant à 200 km/h que Kawazaki a transféré la technologie. C'est en se fondant sur cette base que CSR aurait développé le TGV roulant à 300 km/h puis 380 km/h.

La direction de CSR a déclaré:" Nos technologies sont peut-être originaires de pays étrangers mais cela ne veut pas dire que ce que nous avons aujourd'hui leur appartient en totalité. Nous y avons ajouté nos propres connaissances glanées à partir d'expériences faites sur le train et créé des modèles destinés à nos besoins, ce qui fait que le nouveau train ne leur appartient plus."


Intéressant point de vue qui illustre d'abord le mode d'apprentissage inductif, expérimental chinois. Intéressante conception de la propriété intellectuelle, en tout cas très différente de la vision occidentale qui s'enracine au contraire dans la notion d'origine garante d'authenticité.

Ce discours est la parfaite mise en application de la politique technologique de Hu Jintao énoncée en 2006: "innovation avec caractéristiques chinoises".


En effet, comme nous l'explique l'excellent article de J.C. Yacine sur le site Questionchine.net, l'effort de modernisation du pays lancé par Deng Xiaoping repose sur deux stratégies: développer la recherche interne appelée "innovation indigène" mais c'est extrêmement ardu de combler un tel retard de manière endogène.


"La seconde voie consiste à s'appuyer sur les technologies étrangères en procédant à la co-innovation" (résultat d'efforts de recherche en commun entre chercheurs chinois et étrangers) et à de la "re-innovation" (améliorer les technologies importées de l'étranger), ce qui doit permettre de gagner du temps, en partant de plus haut."


"La priorité est donc imposée aux produits dont l'importation s'accompagne d'un transfert de technologie et de programmes de formation."

Et c'est là qu'intervient le talent chinois pour l'apprentissage par l'observation, l'expérimentation, le re-engineering, et la copie des techniques .... sans passer par la case départ.


Le contenu de technologie "indigène" devient un critère de sélection dans les appels d'offre publics. "Tout est mis en oeuvre pour aider les entreprises chinoises à déposer des brevets", d'où une inflation de dépôts "que viennent récompenser primes, subventions et autres avantages. Parmi ces droits (privatifs)nouvellement créés figurent les "modèles d'utilité", une forme de "sous-brevet d'invention", qui s'obtient rapidement sans examen préalable de validité."


Ce que l'auteur juge préoccupant c'est que "c'est le nombre et non la qualité qui semble cosntituer le principal critère. Cette inflation qui ne contribue sans doute pas à élever le niveau de l'innovation en Chine, constitue un anger considérable. L'affaire Schneiderc/Chint en est l'exemple le plus spectaculaire (le leader mondial français s'était vu condamner à payer plus de 30 millions d'euros à Chint, son propre contrefacteur, qui avait déposé un modèle d'utilité correspondant à un détail technique antérieurement mis au point par Schneider.

La propriété intellectuelle s'est mise au service du protectionnisme.




Gare à ceux qui voudraient copier le TGV chinois!

Retournement de l'histoire, inversion du rapport de force, ce bijou technologique intéresse beaucoup les USA aujourd'hui...